Catégorie : Les éditions lapin

Part 3 – Journal intime d’une stagiaire-thermomètre

Ces chroniques sont tirées du rapport de stage d’une charmante stagiaire qui a eu l’extraordinaire opportunité (hmm) de travailler pour lapin aux mois de juillet et août 2008.

Cet article fait suite à : Part 1 – Etude comportementale du libraire Et Part 2 – La confrontation avec les Dieux.

les architectes présentent leur projet de salle de sport au Conseil Municipal, fév. 2010

Ayant découvert Lapin dans le magasine Territoriales, j’ai immédiatement adhéré aux dessins et aux histoires gentiment/sadiquement absurdes des personnages. En postulant pour ce stage j’avais l’idée incroyablement naïve et optimiste que cette bédé allait immédiatement se répandre et que les librairies allaient lui ouvrir les bras sans se poser de questions, qu’il suffirait de leur présenter les Éditions Lapin et que leur enthousiasme ferait le reste. Ma surprise a donc été totale à la vue de tant de frilosité, j’ignorais que le système et que la mentalité propres à ce genre de distribution avaient tendance à ne se permettre aucune folie, aucun écart.

Comme énoncé ci-dessus j’ai eu le droit à des réticences financières, élitistes, formelles, ou tout simplement personnelles. J’avais en effet oublié de penser que les libraires étaient les maîtres de leur royaume et qu’ils pouvaient très bien ne pas aimer l’esprit Lapin. Mais les inconvénients rencontrés semblaient surpasser une simple question de goût dans la majeure partie des cas, j’ai eu l’impression que le découragement majeur concernait l’argent, la peur d’un échec.

Car il faut reconnaître que si l’on se met à la place du libraire, adopter des Albums sans dépôt signifie tout simplement travailler sans filet. Certains me l’ont présenté comme ça, cherchaient-ils à me convaincre par le pathos? Peut être, mais le coup de théâtre, c’est que, le jour où ils m’ont parlé du manque de publicité, je les ai compris. Ils devaient s’appuyer sur du concret et à part le Furet du Nord et les ventes honorables sur internet, les garanties étaient maigres.

Godzilla fait des bisous à un lapin géant- un strip de lapin, LE phénomène !, fév. 2010J’ai eu tendance à présenter Lapin comme  »le phénomène strip humoristique en constante expansion depuis 2005 ». Plus ça avait l’air de marcher, plus je rajoutais un adjectif. Mais malgré la preuve enthousiaste que je représentais, les adhérents ne se montraient pas nombreux. J’ai donc eu l’impression qu’il s’agissait surtout d’une question de chance, il suffisait de tomber sur une personne ayant suffisamment l’esprit aventureux pour donner une chance aux albums de percer. Un passionné qui n’hésiterait pas à se lancer à corps perdu dans ce projet.

Conseils de libraires


 

Certaines personnes qui montraient de l’intérêt pour les éditions indépendantes m’ont fait quelques remarques à titre de « conseils de libraires », dont certaines sont intéressantes :

  • Je suis un Lapin est pratiquement invendable dans son état actuel; la couverture est molle, le format ne plaît pas en si gros, les citations en marge n’ont rien à faire dans l’album et du point de vue du contenu, l’histoire est difficile à suivre en raison des digressions au bureau. Il faudrait mieux garder ça sur internet pour le moment, sachant que c’est le best-seller de Lapin.
  • Le noir et blanc des autres albums fait trop modeste.
  • Il faut impérativement que le prix soit affiché au dos de chaque album (c’est déjà le cas d’ailleurs !)
  • Une publicité officielle ou clandestine est la bienvenue, flyers etc.

Donc du côté des librairies, même si leurs gérants me tournaient le dos assez souvent j’ai néanmoins pu récupérer des remarques qui selon moi ne sont pas toutes à jeter. Au risque de passer pour une vendue, les quelques reproches précédemment cités me semblent bien valables d’un point de vue commercial.

un strip de Plus fort que le fromage, fév. 2010Mais pour ne pas paraître trop du côté des méchants libraires, il faut savoir qu’ils ont une grosse carence en ce qui concerne les comic strips. Ce qui passe pour être l’ancêtre de la bédé est complètement ignoré/négligé par la majorité des gérants qui préfèrent vraiment les planches de gags et les récits d’aventures typiques qui s’allongent sur une cinquantaine de pages (le classique  »48 couleurs cartonné franco-belge »). Quand j’ai tenté de montrer que le strip était bel et bien de retour dans les bandes dessinées à succès j’ai eu le droit à : « Ah oui! Nelson ! » Je crois bien que le libraire ne connaissait que ça. Chez Lapin, ils m’avaient prévenue quant au retard du mouvement strip dans les librairies, mais je ne m’imaginais pas que les libraires soient fermés à ce point.

Cependant ce n’est pas parce qu’ils se focalisent sur autre chose que le strip ne les intéresse pas, au contraire. Leurs doutes étant plutôt portés sur les acheteurs de comic strips. Les chances d’en vendre leur paraissaient incertaines.

En conclusion, rien ne peut garantir le succès de Lapin comme rien ne pouvait garantir le succès de Persépolis. Je crois que ça repose en partie sur la conjoncture actuelle. J’ai appris que les vacances avaient été comme d’habitude riches en nouvelles lois invisibles. Le gouvernement prévoit en effet de faire bouger l’immuable. Autrement dit les prix fixes des œuvres, permettant ainsi aux différents distributeurs d’entrer dans la compétition du « c’est moins cher chez nous ». Les libraires en seraient évidemment bouleversés, et c’est peut être en vue de cette potentielle crise du livre qu’ils montrent de la méfiance, ou de la prudence, c’est selon. Un point du côté des libraires donc. Et moins d’espoir pour la présence en librairie des éditions Lapin.

Conclusion


 

D’un point de vue personnel à présent et pour éviter que ce rapport de stage devienne totalement un récit, j’ai répertorié les acquisitions, les avancées et les difficultés rencontrées au cours de ces deux mois.

  • Grand enseignement sur les coulisses financières de la vente de livres. Recherche sur internet pour comprendre et connaître les conditions de la vente.
  • Mise en pratique auprès des libraires.
  • Explication d’un ou deux libraires généreux en temps concernant leurs enjeux commerciaux et économiques.
  • Description des coulisses Fnac et Virgin et du cheminement pour être exposé dans leurs murs.
  • Publicité indirecte pour Lapin et les Editions Lapin suite aux démarches et divers rendez-vous. La moitié des libraires parisiens sait à présent qui est Lapin.
  • Compréhension de l’environnement politique qui pend au nez de tous les vendeurs de livres, au détriment des petits libraires.
  • Rencontre avec les créateurs de Lapin.

 

Dr Fun, sur la téléportation et les mouches, fév. 2010J’ai beaucoup apprécié le rôle de médiateur que j’ai joué durant ce stage car il me permettait de prendre littéralement la température des libraires quant à leur envie d’acheter. J’ai été un thermomètre de motivation librairiale. J’étais sur le front et je saisissais immédiatement les impressions et les réactions des personnes auxquelles je m’adressais, comme un acteur au théâtre. Où, comme à la roulette russe, je ne savais jamais quel avis allait me tomber dessus et de quelle manière. Certes, c’était parfois brutal et j’avais l’impression de me faire critiquer personnellement, mais la gentillesse de la majorité m’a beaucoup aidé à saisir et comprendre le monde de l’édition, de la vente et du livre en général.

 

A lire aussi : 


 

Part 1 – Etude comportementale du libraire

Part 2 – La confrontation avec les Dieux

Ma librairie idéale