Catégorie : Les éditions lapin

Part 1 – Etude comportementale du libraire

La saga des éditions lapin en librairie


 

le duel, ultimex, oct. 2009

Le libraire fait depuis de nombreuses décennies l’objet d’une étude poussée par les multiples prédateurs qui cherchent à en faire leur allié. Le safari que j’ai entrepris ce fameux été 2008 reprend étapes par étapes les paliers décisionnels de cet animal sauvage, curieux, parfois hostile et que sa fourrure financière peu avantageuse rend dans la plupart des cas assez frileux.

Perdu dans sa jungle lanfeustienne-weberienne, le libraire se nourrit avant tout d’argent, c’est en effet un indice essentiel si l’on veut comprendre les différents événements qui suivront.

Ces chroniques sont tirées du rapport de stage d’une charmante stagiaire qui a eu l’extraordinaire opportunité (hmm) de travailler pour lapin aux mois de juillet et août 2008.

 

Exemple d’un entretien-type avec un libraire


 

les citations idiotes, tome 1, janv. 2010

J’ouvre la porte, sourire commercial improvisé aux lèvres, et j’entreprends dynamiquement une explication et présentation des Editions Lapin.  (Parenthèse : c’est déjà à partir de ce moment-là que l’on peut sentir si le sujet est intéressé par le projet.) Souvent le sourire chaleureux du début « je te fais voir mes plombages pour que tu achètes mes produits » se transforme en rictus méfiant « qu’est-ce que cette gamine vient me parler affaires ? »

Bref, il était souvent facile de savoir lesquels allaient être les plus réticents. Pour les pires, je préparais mon stock d’arguments prêts à être dégainés. L’entretien se déroulait presque toujours d’une façon cordiale, le libraire me laissant le temps de finir ma présentation, les enjeux, la demande, et évidemment le contenu.

A ce stade là, le libraire est certes frileux, mais sa curiosité le pousse toujours à voir les albums, ce qu’ils contiennent pouvant à la rigueur lui faire l’effet d’une soudaine envie de saillie.

Première grimace : le format. A peine sortis du sac les épaules s’affaissent, la sauvage lueur s’éteint dans leurs yeux. Pour un grand nombre de la race des libraires, le lapin n’est pas comestible. C’est assez étrange de voir un libraire se décourager pour si peu donc je continue mon déballage d’arguments.

lapin 1, je suis un lapin, janv. 2010

L’exemple du Furet du Nord est souvent très imposant et semble convaincre le libraire du succès que le site a sur internet. Je suis tombée sur un mince groupe qui connaissait préalablement les Editions Lapin, c’est à dire 4. Quant aux autres je les dirigeais vers le site et le simple fait de tomber sur les Editions Lapin en premier sur la liste Google, bah ça les impressionnait un peu. Les plus réticents me disent cependant que de très nombreuses bédés marchent sur le net et foirent carrément sur papier, ce à quoi je lui réponds de tenter pour voir ce que cela donne avec Lapin, mais les libraires se réfugient souvent dans les statistiques. Je dirais même que 90% des libraires se réfugient dans les statistiques pour refuser d’investir.

Quand ce n’est pas le format qui pose problème c’est évidemment le contenu. J’ai eu en effet quelques personnes sympathiques en face de moi qui prenaient quand même le temps d’ouvrir les albums et de les lire, le temps de se faire une idée (5 minutes maximum à chaque fois). Pour beaucoup ce sont les Citations qui ont plu, car il est facile de piocher du texte au hasard.

Néanmoins ce recueil faisait trop livre de blagues, manquait d’illustrations et c’est pourquoi j’ai eu le droit à un « ce n’est pas de la BD » suivi d’un « Merci mademoiselle. Au revoir ». Bien évidemment le cas est unique mais il est vrai que les petits livres des citations posent problème par le fait de ne pas appartenir à un genre particulier. Imaginons la détresse du libraire face à ses étalages étiquetés par thèmes, un livre de citation dans les mains.

les lapins de bureau, janv. 2010

En ce qui concerne les réactions face au contenu des Lapins de bureau, qu’on appellera LdB, le problème n’est pas lié au genre ici, il relève plutôt de la compréhension globale. On a reproché tout simplement le manque de continuité, le fait que l’histoire soit décousue, que l’on ne s’attache pas à un personnage parce qu’ils se ressemblent tous. A quoi j’ai pensé répondre : 1) bah ouais c’est des strips! 2) bah ouais c’est des lapins! Il y en a peu c’est vrai mais certaines librairies s’offraient le luxe de préférer les albums réalistes (surfant sur la vague Satrapi) qui marchent très bien selon eux. Ils se permettent donc de faire l’impasse sur les œuvres plus humoristiques en se contentant des bandes dessinées plus classiques des Editions Dupuis ou Bamboo par exemple…

 

Publicité


 

Une question a été soulevée par environ une petite huitaine de libraires : – « Où faites-vous de la pub pour ça? ».

A part sur internet il était évident que je ne pouvais rien répondre d’autre. Ce à quoi les libraires ont souvent réagi par la négative. Certains étaient souvent partants pour adopter Lapin sans tout ce système de dépôt mais à la condition qu’ils aient une garantie de leur réussite. Autrement dit, Lapin doit être connu, Lapin doit être placardé sur les murs de France avec l’intitulé « Lapin is the best, buy du lapin ». Beaucoup de retenue vis à vis du peu de tapage publicitaire, internet ne suffisant pas à leurs yeux. La publicité est en effet un argument majeur qui, je l’ai senti, aurait pu convaincre définitivement quelques libraires.

 

Bref…


 

Plus fort que le fromage, janv. 2010Ainsi se termine la liste des altercations entre le libraire et Lapin, l’idée principale à retenir étant que si Lapin ne marche pas en venant au libraire, c’est le libraire qui viendra à Lapin. Peut être la démarche d’aller prospecter est-elle perçue comme un peu agressive, ou que d’investir dans un projet n’est pas à la portée financière de tous. J’ai trouvé que certains s’interdisaient directement tout projet avec des Éditions indépendantes, comme s’ils préféraient rester confortablement dans ce qui rapporte, les raisons étant probablement financières.

C’est vrai, les éditeurs indépendants sont moins connus que les vieux éditeurs classiques. Ils ont moins de moyens, et une moins bonne organisation que Média-Participations. Leurs livres sont souvent bizarres, différents voire repoussants (certains vont même jusqu’à s’amuser à faire semblant d’avoir brûlé leurs propres livres !) Ils ne savent pas manier le langage du commerce, et ne comprennent pas ces histoires « d’arguments de vente », de « marché, de « produits » sans même compter ceux qui sont allergiques à ces notions ou ceux qui refusent la dictature du code-barres.

Mais bon, c’est comme dans une relation amoureuse : beaucoup de préliminaires, mais on en arrive rarement jusqu’au code-barres…

 

A suivre dans : la confrontation avec les dieux !